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La dernière ruse du keiler. Un beau récit de chasse.

Cette année-là, un sanglier est venu défrayer la chronique locale, non pas que ce sanglier avait atteint un poids record mais son comportement pour le moins méfiant a été original à plusieurs titres. Un mâle, que l’on avait évalué sur pied entre 80 et 100 kg. Agé d’au moins une dizaine d’année, il était passé indemne aux travers de nombreuses battues. Son pelage hivernal constitué d’épaisses soies noires avait pris avec l’âge une teinte grisonnante. Les longues soies couvrant les joues lui avaient donné des airs de bacchante, sa hure courte et massive avait fait disparaître son cou.

De surcroit bien armé, ses lèvres retroussées laissaient dépasser des quenottes couleur ivoire et bien saillantes. Tout paraissait massif sur cet animal, son museau court et un chanfrein prononcé et concave. Trapu, son coffre puissamment cuirassé en imposait et jurait avec son étroit arrière-train. Quand il était de profil ses suites ressortaient en se découpant de sa ligne. Excité, inquiété ou en colère sa crinière s’était hérissée, impressionnant, il avait gagné ainsi en volume et effrayé ses ennemis ou ses congénères. Il avait tout du sanglier mythique, sa trace était particulière car il possédait un pied pigache. C’était une bête vraiment farouche et rusée. Son allure avait exprimé ce que la forêt détenait comme de plus sauvage et mystérieux. Il avait obsédé tous les gardes, chasseurs et braconniers de la région.

Peu de temps avant les fêtes de Noël, invité à chasser en battue sur un des territoires qu’affectionne notre vieux sanglier, je me retrouve posté en bordure d’une piste proche d’une zone marécageuse. D’épais fourrés d’aulnes et de jeunes bouleaux poussent en bordure de la tourbière. Ne connaissant pas cet endroit,  je relève d’un rapide coup d’œil le passage des animaux fréquentant les lieux. Sur ma droite, la coulée la plus apparente passe en traversant un bois d’aulnes relativement clair, installé ventre au bois, je jette instinctivement mon dévolu sur cette importante coulée. Cherchant virtuellement une position favorable à un éventuel tir, j’essaye de garder ce passage du mieux possible car à cet instant, je suis sûr que si un animal doit arriver, il arrivera par là.

Un coup de trompe annonce le début de la traque. Au loin, j’entends le cri des piqueurs et les premières menées orchestrées par les Teckels et les Jagd terriers. Puis, plus rien, le silence s’installe, quand un bruit de branches fracassées suivi d’un lourd galop, audible à grande distance, m’annonce l’arrivée imminente d’une grosse bête. Quelle n’est pas ma surprise de voir arriver un sanglier. C’est un Keiler au pelage grisonnant, ses grosses babines laissent apparaître une belle dentition, ses grés et ses défenses sont apparentes. Totalement isolé, cet animal en fuite se dérobe de toute évidence devant les piqueurs et leurs chiens. Il n’est poursuivi par aucun de ces derniers. Il n’y a plus aucun doute à avoir, cette bête noire correspond à la désignation du sanglier tant recherché dans la région.

Je chasse avec une carabine Steyr Mannlicher Luxus, modèle fut long de calibre 6,5X57, l’arme est équipée d’une optique Zeiss modèle Dia vari ZA 1,5-6X42 réticule 4.

 

Á cet instant, le contexte particulier des prédispositions paysagères m’environnant, ma certitude et mon manque d’humilité font que je vois déjà ce sanglier raide mort. Tout malin qu’il est, pensais-je, ce suidé vient bêtement se jeter dans la gueule du loup. Au premier coup de carabine, surpris par la déflagration, il effectue un petit crochet et continue sa course comme si je l’avais manqué. Réalisant un peu tardivement que je viens de le rater, je le double. Foudroyé par le tonnerre, il culbute comme un lapin de l’autre coté de la piste… Je me déplace alors naturellement de quelques mètres pour assister aux derniers soubresauts du seigneur quand, à ma plus grande surprise, il se relève et s’enfuit pour disparaître définitivement. Seules quelques rares gouttelettes de sang témoignent des faits qui viennent de se dérouler. Ma première balle est retrouvée dans un arbre à la bonne hauteur mais, il s’était trouvé juste dans l’axe du sanglier au moment du tir. La seconde justifie plus qu’un contrôle de tir et la recherche au sang qui s’en suit ne donne rien car aussitôt, nous perdons de vue tout indice de blessure. Durant la poursuite, le chien ne nous montre guère l’enthousiasme débordant des grands jours, seul le pied pigache relevé sur la voie nous indique que nous sommes bien en présence du fameux sanglier tant recherché. C’est l’échec total. Je suis consterné car j’ai toujours le doute d’avoir pu lui causer une blessure irréversible et d’avoir perdu définitivement ce pachyderme.

Mes états d’âmes iront alors jusqu’à remettre en question mon calibre, qu’une majorité de mes compères considèrent comme trop juste pour ce genre d’animal. Je leur rappelle avec vigueur que le 6,5X57 est un calibre classé médium chez nos voisins germains au même titre que le 7X64, le 270 Winchester et le 9,3X62. Il suffit d’adapter l’ogive au type de chasse pratiqué et à la bête poursuivie. Nous trouvons dans le commerce des cartouches manufacturées allant de 6 à10  grammes et pour clore les débats, les scandinaves chassent l’élan avec le 6,5X55 ou 6,5 Swedish, calibre équivalent à notre bon vieux 6,5X57 ou 257 Mauser.

La semaine suivante le vieux sanglier est surpris sur une place d’agrainage d’un territoire voisin. Râblé, trapu, grisonnant avec les dents bien apparentes, sa trace marquée par l’empreinte caractéristique de son pied accoutré d’une pince plus longue que l’autre, tous ces indices le désigne, cela ne peut être que lui. De plus son comportement est sans équivoque, il n’arrive jamais seul et tarde toujours à venir sur la place d’affouragement, charge, à la compagnie ou à ses subalternes de sécuriser les lieux. Il faut dire qu’en Vosges alsaciennes le tir de nuit est à l’époque autorisé et la pression de chasse avait modifié le comportement des sangliers. Ils sortent du bois de plus en plus tardivement.

Généralement, au bout d’un quart d’heure, quand plus rien ne l’inquiète, il sort totalement à découvert. La ruse du pépère ne s’arrête pas à ce détail près, arrivé au maïs, il vire d’office, manu militari, tous ses congénères puis, feint la fuite sans grogner. Á cet instant, le réflexe naturel du chasseur est de lever d’un geste brusque sa carabine pour tenter le tir, le mouvement rapide de la montée de la carabine est aussitôt perçu dans l’espace par le rusé suidé qui ne reviendra pas de sitôt sur le site.

Petit à petit les langues se délient sur le sujet, chacun y va pour broder sa propre histoire et sa méthode personnelle de capture. Une chose est déjà certaine, c’est qu’à un moment, son comportement peut être détourné à son insu.

Quelques jours plus tard, le Keiler est à nouveau levé durant une battue. La méchanceté du sanglier irascible met les chiens en déroute avec, au passage, quelques casses. Plusieurs chiens sont blessés et devront être recousus. Ce diable de bestiau présente du caractère et montre beaucoup de pugnacité mais, un jour viendra où la chance tournera.

Le seigneur mène pour l’instant la danse, les chiens le poursuivent en s’adaptant à son allure. Rusé comme un singe, il guide presque toujours les chiens sur des congénères plus compatissant à subir un laisser courre et surtout présentant beaucoup moins d’agressivité. Trop heureux de faire le change, les chiens ne se font pas prier et sont pris à chaque fois à défaut. Lancée sur une bête rousse ou une bête de compagnie la menée ronfle à tout va et le sanglier ne traîne pas devant les chiens, cela déménage… Ce n’est pas la première fois que je constate ce comportement typique aux grands mâles qui n’ont pas envie de courir. Encore dernièrement, au cours d’une partie de chasse sur l’Ile de Beauté, j’y avais observé une attitude similaire de la part de vieux sangliers.

Une quinzaine de jours s’est écoulée depuis la battue ou j’avais mouché ce Keiler, quand lors d’une sortie à l’affût sur un mirador fermé, une troupe de sangliers surgit des petites sapinières.

Nous sommes en pleine période de rut. La saison des amours se déroule pour le sanglier généralement de novembre à décembre. Loin d’être discrète, l’arrivée d’une compagnie est souvent annoncée par une cavalcade suivie de cris et de grognements identiques à ceux du porc domestique. Ces manifestations vocales sont éructées à l’occasion de toutes sortes d’occasions : comme la recherche de nourriture, le rut, les conflits et les jeux.

Je me prépare aussitôt, montant doucement la carabine en évitant de faire un geste brusque et surtout en m’abstenant de toute précipitation intempestive. Après mûre réflexion, je me résigne à la simple observation de la troupe. Elle est constituée de deux laies qui forment, avec la progéniture de l’année et celle de l’année précédente, la compagnie. Deux ragots l’accompagnent. Je ne me suis pas déplacé ici pour tirer un ragot mais pour essayer de prélever un joli mâle, bien armé si possible.

J’ai toujours en mémoire les récits concernant ce Keiler imprenable. Mes nuits sont agitées car, dans mes rêves, je revois en permanence la galipette qu’avait exécuté le grand noir lors de mon coup de carabine et sa fuite, succédant à la déflagration.

Un des jeunes mâles présents suit la troupe mais reste relativement méfiant voire inquiet alors que l’autre ragot se promène au milieu du groupe. De toute évidence quelque chose se trouvant dans le bois dérange le mâle satellite. J’ai cru un instant que la fébrilité de son comportement était dûe à ma présence, il n’en est rien car il m’a semblé voir au travers des petits sapins une masse sombre passée…

Dix minutes plus tard, j’assiste à la charge subite du solitaire sur le ragot qui se promène au milieu du groupe. Encore immature, trop jeune, il s’efface aussitôt en couinant et disparaît dans le bois avec à ses trousses le grand mâle toute crinière hérissée. Tous deux ont la même taille, mais leur physionomie est totalement différente. Le poids des âges se fait manifestement sentir sur le Keiler.

Indifférentes aux événements les laies et leurs progénitures continuent à vaquer à leurs occupations.

Je commence à douter d’une perspective heureuse de la soirée car, aucun des protagonistes ne ressort de la forêt et dans une trentaine de minutes, il fera trop sombre pour tenter raisonnablement un tir.

Quelques instants plus tard, le mâle dominant revient sur la place et fait le ménage en fonçant sur la troupe. Subissant la charge, la compagnie éclate pour se regrouper aussitôt tel un banc de petits poissons attaqué par un prédateur. C’est alors que le grand mâle commence son cinéma, il feint la fuite, j’assiste à la scène sans bouger d’un cil. Dix minutes plus tard, il revient et recommence son cirque, je ne bouge toujours pas d’un poil car je sais qu’il va revenir.

La nuit est en train de tomber et le sous-bois s’assombrit rapidement. Chose étonnante, le Keiler semble plus s’intéresser aux grains de maïs qu’aux derrières des laies présentes.

Puis il ressort du bois en virant tout le monde de la place et s’installe tranquillement pour se livrer aux agapes. Cette fois, le grand vieux sanglier est berné, il est pris à défaut.

J’ajuste le réticule de la lunette de visée en l’alignant au centre du corps, car tous les organes vitaux y sont regroupés. Contrairement aux cervidés qui demandent un tir un peu plus en avant, juste derrière les antérieurs dans le triangle mou.

Quand le coup de feu claque, le solitaire s’enfuit sans marquer le coup, avant de s’écrouler une trentaine de mètres plus loin.

Nos destins s’étaient à nouveau croisés mais cette fois pour la dernière fois. Sa vie de monarque vient de prendre fin ce soir. Weidmanns’heil !

En regardant la hure de plus près, je découvre sur le front de l’animal, légèrement au-dessus des yeux, un sillon du diamètre d’une balle qui lui balafre la peau jusqu’à l’os sur toute la largeur de la tête. C’est une balle récemment tirée car la plaie est encore bien apparente. Je suis dorénavant sûr que c’est bien la blessure causée par ma balle de 6,5X57 tirée il y a une dizaine de jours.

Ebranlé par le choc, l’animal était tombé foudroyé et assommé par l’énergie suffisante d’une balle tangentielle. Réveillé quelques secondes plus tard et sorti de son état de choc, il était reparti de plus bel pour s’enfoncer définitivement dans le bois me laissant seul, en proie au doute et autres légitimes incertitudes.

Les quelques gouttelettes de sang trouvées m’avaient fait penser à une atteinte plus importante ou plus grave, voire mortelle à longue échéance. Il n’en était rien, je m’étais donc fait beaucoup de soucis pour rien. Le suidé éraflé en avait été quitte pour une frayeur.

J’estime son poids vif à pas plus de 80 kg. En observant ses antérieurs, j’aperçois qu’ils possèdent un signe physiologique particulier, il a le pied pigache. Ce qui confirme une fois de plus que je suis bien en présence de mon sanglier. Son trophée est magnifique, ses mensurations sont sympathiques sans toutefois être exceptionnelles.

Patrick Zabé

Le 27 septembre 2020

Extrait du livre : Chasser Là-haut, à propos du grand gibier de montagne, 2012 auto édité

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